Le 18 avril 1983, sur la scène de l’Hammersmith Odeon de Londres, FISH présente FORGOTTEN SONS en ces termes :

"Certains parmi vous ont sans doute des parents ou des amis qui sont en Irlande du Nord en ce moment, à gagner 5 ou 600 balles par mois, habillés en kaki : des soldats ! Cette chanson concerne les médias et traite de la façon qu’ont le Daily Express, le Mirror ou n’importe quel autre foutu journal de ne s’intéresser à l’Irlande que pour d’éphémères faits divers, comme lorsqu’une boîte est barricadée ou, ce qui est plus important, quand l’actualité se déroule ICI.

Alors que celui qui s’en est tiré a tout loisir de se balader dans Hyde Park, on ne soucie guère de celui qui y a laissé sa peau, et environ deux semaines plus tard, personne n’a plus rien à foutre d’un garde-barrière, pas plus que ceux qui sont tombés. J’entends parler d’indésirables sur le sol anglais : ce n’est qu’une façon de reléguer aux oubliettes cette guerre qui s’éternise depuis deux ou trois siècles. Cette chanson traite du sang que l’on voit à la télé, de ceux qui arpentent les rues de Belfast, de ce pays par lequel vous devriez vous sentir concernés ! Cette chanson n’a jamais été conçue comme un hymne politique, elle traite de ce mot qui ne semble pas du tout à la mode en ce moment, ce mot c’est ”PAIX”. Cette chanson peut paraitre liée à ces pacifistes barbus aux cheveux longs et vêtus de leur légendaire cafetan, dont je n’ai pas honte de reprendre le flambeau. J’aimerais que quelque chose soit fait et, qui sait, un jour peut-être…

Pour cela, merci…

Cette chanson parle de vos enfants et s’intitule simplement FORGOTTEN SONS."

LE TEXTE

   FORGOTTEN SONS s’ouvre sur des images fugitives et glissantes, des images du front (Armalite, streetlights, nightsights), des instantanés comme le sont souvent les visions de FISH. Images de mort surtout, et de mutilation. La fin du premier couplet donne immédiatement le ton de toute la chanson : "for a long forgotten cause on not so foreign shores" ; on ne sait plus pourquoi l’on se bat mais c’est ici que ça se passe.

 

   Les visions de guerre se poursuivent, avec cette fois-ci la peur qui domine (chill scream, bad dream) : le cri, la terreur qui glace, le cauchemar. Et puis la morphine qui est à la fois l’apaisement des douleurs des blessés et la drogue qui, comme au Vietnam (un des sujets favoris de FISH), permet d’oublier un instant la terreur et la mort. L’oubli, même ici ! Les soldats perdent toute identité, ne sont plus que des pantins, des numéros sur leur plaque d’identification. Comme pour s’évader de ce monde de terreur, le regard dérive vers les images de l’arrière ; là non plus rien n’est réjouissant : alors qu’il se bat en Ulster, le soldat est oublié par sa petite amie qui "épouse son meilleur copain". Fin d’un amour et aveu assassin (poison pen) : le fils oublié n’a même plus l’illusion de compter pour quelqu’un. Et même après la vie au front, c’est la mort qui persiste, le traumatisme de la guerre est indélébile : "your flesh will always creep, tossing turning sleep, the wounds that burn so deep".

   La scène concernant les parents du fils oublié poursuit cette fuite, ce décalage des images ; cette fois-ci, c’est le foyer, le bercail qui est mis en scène par le cynisme des réalisateurs du journal télévisé : montrer le foyer des parents d’un soldat, c’est faire comme si la guerre comptait encore un peu, c’est exploiter la sensiblerie d’un peuple de téléspectateurs blasés. Reste que le foyer est lui-même meurtrier comme si les fils de l’Angleterre ne naissaient que pour voir leur vie gaspillée par le chômage et la guerre. Si la mère est assise au bord du monde, c’est parce que, face à sa douleur et à son désespoir, il n’y a rien : aucun but honorable, même plus de prétextes ou de mensonges ; le cynisme des politicards de salon, s’arrête là ! Si le père reste l’un des derniers à se sentir concerné, il ne fait rien d’autre que descendre bière sur bière, vautré dans son salon : comme si, d’une certaine manière, personne n’y pouvait rien. Mais si toute la Grande Bretagne pleure à l’unisson de ces parents le temps d’un flash télévisé, l’oubli reprend très vite le dessus : "for a second you’ll be famous", c’est cela aussi !

   Un désespoir total donc, que plus aucune foi ou espérance ne peut alléger ou nuancer :

"Quand je marche dans la vallée de l’ombre de la mort, je ne crains aucun mal car tu es avec moi : ta houlette et ton bâton me rassurent" dit le psaume 23, verset 4. Pour le fils oublié, au contraire, tout est à craindre, car rien ni personne ne se soucie plus de lui : comme si Dieu lui-même avait abandonné l’Irlande, n’y règne plus que la mort, dans l’ombre des plis de l’Union Jack tricolore, et n’y restent plus que des générations sacrifiées.

 

   De désespéré, le ton se fait accusateur : la seule ressource qui reste à la chair à canon, c’est celle de se retourner vers ses décideurs et ses meneurs, et de les implorer ; attitude éphémère, tant le cynisme de ces mateurs pervers oblige à la haine et à la révolte : délibérément, ils condamnent la jeunesse anglaise à la souffrance et à la mort, pour des prétextes vides qui ne font même plus illusion. Mais c’est à eux, donc à nous qui faisons d’eux ce qu’ils sont, de se soucier de leurs (nos) enfants oubliés : le "Minister, Minister, care for your children". A nous de protéger nos enfants de la damnation et de la mort, et de leur assurer le bonheur et la vie pour les siècles des siècles.

 

   FISH doit se souvenir de son éducation religieuse, mais doit surtout faire appel à une formule qui frappe et qui évoque dans le cœur de chacun des images fortes et profondes, comme le fait le dialogue shakespearien avec la Mort (le vers "Halt ! Who goes there ? Death. Approach, friend !" est inspiré d’une des premières scène de HAMLET, lorsque Hamlet rencontre le spectre sur le rempart de la cité). Cette apostrophe qui sonne comme un défi à la Mort fait également penser à Dom Juan qui défie tout, notamment la fantomatique statue du Commandeur (Acte V, scène 5), ultime apostrophe : à tous les coins de rue, c’est la Mort que rencontre le patrouilleur, c’est elle qu’il côtoie tous les jours, c’est elle qui lui donne le baiser final, l’étreinte létale, comme l’illustre parfaitement la pochette d’ASSASSING.

   Les dernières images du texte soulignent l’inutilité de ce gaspillage de vies humaines : mort, le soldat n’est encore qu’un parmi d’autres, rien qu’un cercueil parmi tant d’autres, et les témoins de ces funérailles, ce sont les enfants qui, demain, mourront parce qu’un terroriste fera exploser sa bombe dans un supermarché. Là encore des images imbriquées les unes dans les autres : le soldat mort (just another coffin), la vie continue (supermarket shleves) sans lui, ce qui montre l’absurdité de ce sacrifice, et la guerre continue (the bomber’s arm places fiery gift), ce qui montre son utilité. L’allée de la gloire, la fanfare qui accompagne le cercueil, c’est celle du bruit des bombes, des enfers momentanés qui, bout à bout, en font un éternel : ces "boys baptised in war", ce sont ceux qui font leur "baptème du feu" en Ulster et surtout ceux dont toute la vie est placée sous le signe de la mort.

   La guerre et la mort, c’est le destin obligé de ces garçons sacrifiés en Irlande. "From the dolequeue to the regiment" montre leur vie sordide ; la guerre comme

alternative au chômage : on y gagne encore moins (à gagner 5 ou 600 balles par mois) et on est presque sûr d’y rester.

Après tout, se ruer de porte en porte pour s’y abriter des balles ou pour trouver un boulot pour la semaine, c’est un peu la même chose ; la guerre offre le deuil national et quelques mots à la télévision, mais l’oubli est le même : la gloire est éphémère et posthume, le bilan n’est pas meilleur. Pour ces générations sacrifiées, l’alternative entre le chômage et la guerre conduit à deux impasses identiques : la mort et l’oubli.

   La comptine anglaise reprise dans le texte ajoute, avec son humour noir, au ridicule de ces morts inutiles… On pense au vers de GRENDEL "futile their sacrifice is even their hearts mut know" : face au monstrueux, à l’inhumain (là la bête du marécage, ici le silence méprisant des politiciens et de l’opinion publique qu’ils manipulent), le sacrifice de l’homme et, pire, de l’enfant, est désespéré ; la paix, la miséricorde, l’amour maternel n’ont plus de sens, car on se bat, non plus contre les hommes, mais contre un monstre de mensonge, de fausseté, d’erreur,

de faux prétextes. Cette guerre n’en est plus une… Du côté irlandais, on en est même à se demander si elle encore une guerre de libération. L’accusation finale de FORGOTTEN SONS porte sur le rêve colonialiste et impérialiste de l’Angleterre : elle court sur l’air de son RULE BRITANNIA, mais sans but maintenant, simplement au nom d’un rêve passé, et au prix de la mort et de la souffrance. Le chômage, la mort des garçons en Ulster, les émeutes et la violence sociale, toute l’attitude politique britannique de l’après-guerre est mise sur la sellette ; un peuple est écrasé, opprimé, méprisé, oublié, au nom d’une tradition de grandeur aristocratique, de prestige international, de privilèges sociaux… Il n’y a qu’à voir le mouvement des "Artists Against The Poll Tax" et l’atmosphère frondeuse et révoltée des Acid Parties des "étés de l’amour" 1988 et 1989 pour se rendre compte que FORGOTTEN SONS n’est qu’un témoin parmi d’autres du sentiment de frustration et de révolte que partage toute l’Angleterre des années Thatcher.

 

   Par les mots, la chanson fait éclater au grand jour, fait exister ce qui est vu. Dans le silence et l’hypocrisie, la prise de parole est un témoignage exemplaire ; exactement de la même façon que les médias font exister et fabriquent la guerre d’Ulster avec leurs mots et leurs images, elle n’existe que par à-coups, lorsque les journaux et la télévision se saisissent d’évènements spectaculaires : attentats, regains de violence. Montrer une guerre qui de loin en loin se réduit à quelques éclats momentanés, c’est nier sa réalité quotidienne, c’est nier la mort du garde-barrière qui est une mort de tous les jours, c’est nier et refuser un problème qui depuis toujours se pose en termes de quotidienneté, de cohabitation permanente entre anglais et irlandais, entre protestants et catholiques, entre colonisateurs et colonisés.

 

   Faire la une de temps en temps avec des évènements spectaculaires, c’est prendre un intérêt pervers à cette horreur. La voix du présentateur des informations met en scène la perversité et l’horreur dans le passage mi-parlé, mi-chanté sur quelques accords de guitare (your mother sits on the edge of the world…) : on a l’impression d’une arythmie, d’une discontinuité mécanique qui évoque le mouvement saccadé de l’objectif de la caméra. Cette troublante mise en scène musicale – comme si Steve ROTHERY avait transformé sa guitare en stroboscope – décompose le voyeurisme et crée une atmosphère oppressante et fascinante. Voir à la télé des parents du "fils oublié", c’est se mettre dans la situation trouble de voyeur.

   La perversité et le cynisme, c’est ce que FORGOTTEN SONS fait ressortir de l’attitude générale mi-silence, mi-mensonge envers la guerre. Contre cela, la chanson fait exister la guerre dans son horreur permanente. La parole, le chant, gardent leur valeur de témoignage.

LE CONTEXTE MUSICAL

   Autour de 1980, on peut apercevoir dans la pop-rock anglaise un courant profondément "romantique", peut-être un peu éthéré et coupé du monde : c’est l’époque de JOY DIVISION et des débuts de BAUHAUS.

C’est aussi l’époque où MARILLION élabore SCRIPT FOR A JESTER’S TEAR, HE KNOWS YOU KNOW et CHELSEA MONDAY : une des sensibilités du temps est au trouble, à la folie, les vieux fantômes de Lewis CAROLL, d’Edgar ALLAN POE et d’Oscar WILDE refont leur apparition. Le début des années ’80, c’est aussi l’époque de regain du rock "engagé" ou "témoin". Des groupes comme U2 ou OPPOSITION apparaissent avec plus ou moins de succès. En 1983, THE FINAL CUT de PINK FLOYD sonne comme un manifeste et annonce la fin du "rêve d’après-guerre" britannique.

 

   MARILLION, avec son rock très romantique et "progressif", a le soin de reprendre à son compte l’énergie et le punch du "rock militant" : tout en créant des merveilles de précision harmonique et de savoir-faire mélodique, tout en charmant et en enjôlant, il crie et dénonce, n’hésitant pas à se lancer dans la chanson manifeste, comme MARKET SQUARE HEROES qui dénonce le danger des politicards illuminés, ou GARDEN PARTY qui tourne en dérision le ridicule suranné de la "high class" aristocratique des "Sloane Rangers" de Cambridge et, bien sûr FORGOTTEN SONS.

   Il y a dans FORGOTTEN SONS le même constat d’échec que dans THE FINAL CUT : l’Angleterre sacrifie ses enfants au nom d’un rêve qui s’écroule. Pour Roger WATERS, les deux spectres de l’absurdité sont, eux aussi, le chômage ("If it wasn’t for the nips being no good at building ships, the yards would still be open on the Clyde" / "Sans les japs qui construisent si bien les bateaux, les chantiers navals de la Clyde seraient encore en activité") et la guerre, aux Malouines comme en Irlande ("When we came back from the war, the banners and flags hung on everyone’s door, we danced and we sang in the streets and the church bell rang, but burning in my heart, my memory smoulders on of the gunner’s dying words on the intercom" / "Quand on est revenu de la guerre, bannières et drapeaux pendaient à toutes les portes, on a dansé et chanté dans les rues et fait sonné le carillon de l’église, mais, me brulant le cœur, s’attarde le souvenir des derniers mots que le mitrailleur a dits dans le téléphone de campagne"). MARILLION joue FORGOTTEN SONS depuis un bon moment déjà lorsque parait THE FINAL CUT, mais tous deux dénoncent l’absurdité de ces sacrifices au nom d’idéaux qui n’ont plus cours. Lorsque FISH articule ses "Rule Britannia, your children, your children" qui peuvent se comprendre ainsi : "O Angleterre, tu prétends vouloir encore régner sur le monde, mais regarde plutôt ce que tu fais de tes propres enfants". On y trouve le même sentiment que dans "what have we done, Maggie, what have we done, what have we done to England ? Should we shout, should we scream, what happened to the post-war dream ?" / "Mais qu’est-ce qu’on a fait, Maggie, qu’est-ce qu’on a fait, qu’est-ce qu’on a fait à l’Angleterre ? Doit-on crier, doit-on hurler, qu’est-il advenu du rêve d’après-guerre ?". A cette différence près que THE FINAL CUT reste sur des images de trouble, d’incompréhension, de dissolution et d’interrogation ; le suicide, le divorce, l’accident de voiture, les souvenirs de guerre, l’holocauste final. L’accusation y est soit voilée, perçue comme un sentiment de frustration et de rancœur, soit habillée en fable (THE FLETCHER MEMORIAL HOME). FORGOTTEN SONS est tout le contraire d’une interrogation. L’accusation, même si elle est encore alourdie par une poésie alambiquée et complexe, diluée par un réseau serré d’images, est claire et forte : la première partie du morceau (jusqu’à "Halt who goes there…") est toute en breaks, en arythmie, en séquences découpées, alors que la seconde partie s’organise sur un rythme lourd, simple et efficace, en des mélodies claires et puissantes ; toute la fin du morceau porte les vocalises de FISH sur "your children are falling down", enrichies et épaulées par les chœurs (chorale d’enfants et synthés). Cette fin reste encore comme une des réalisations les plus émouvantes et les plus puissantes de MARILLION. Ceux qui ont eu la chance de voir FORGOTTEN SONS sur scène y trouveront leur compte. Ce final légendaire reste porteur d’une des plus terribles accusations qui soient : comme le Vietnam a cristallisé la fin du rêve américain, la guerre en Ulster et aux Malouines, le sacrifice délibéré de fils de l’Angleterre enterre le rêve churchillien d’un "Rule Britannia" sur la seconde moitié du siècle.

LES ORIGINES

   Lorsque FISH rejoignit MARILLION début janvier 1981, le groupe possédait déjà quelques compositions personnelles ; certaines disparurent, d’autres furent retravaillées. De l’époque du vieux SILMARILLION subsistait une chanson, ALICE, qui avait été enregistrée comme démo en juin 1980 au studio Enid, non loin d’Aylesbury. FISH en changea les paroles et ALICE devint SNOW ANGEL. La version de FORGOTTEN SONS que nous connaissons n’a en commun avec ces deux premières moutures que la musique du final (à partir de "you’re just another coffin"). Le nouveau morceau est interprété Live dès 1981. Il bénéficie même d’un passage à la BBC le 26 février 1982, au Friday Rock Show de Tommy Vance sur Radio One.

La version proposée, bien que très proche de la version définitive, est tout de même différente de celle qui sera gravée sur vinyl. C’est en mars 1982, dans le 2ème numéro de The Web (fanzine du fan-club anglais), que les paroles de FORGOTTEN SONS seront publiées.

 

   FISH nous explique comment lui est venu l’idée des paroles de FORGOTTEN SONS : "L’Irlande du Nord ne signifiait pas grand-chose pour moi. Il en est de même pour la plupart des gens dans ce pays de nos jours. Mais quand mon cousin y fut envoyé pour un bout de temps, nous regardions les nouvelles à la télé tous les soirs, nous attendant à voir des choses comme des flots de sang qui se seraient déversés sur l’écran, ou à entendre qu’untel avait été tué !... Personnellement, je trouve dégoutant que tant de gens ignorent l’Irlande du Nord jusqu’à ce qu’un tas de chevaux soient tués à Hyde Park. Personne n’a rien à foutre des hommes qui les montaient.

Je travaillais au bureau de l’ANPE, et beaucoup de mecs venaient en disant : “En fait, je suis inscris seulement pour deux mois, parce que je me suis engagé et que je vais bientôt faire mon premier stage d’entrainement“. Je leur disais : “- pourquoi t’es-tu engagé ?“ et ils me répondaient : “–Parce qu’il n’y a rien d’autre à faire, nous n’avons pas de travail et après tout, l’armée, c’est un travail, pas vrai ?“. Et je finissais par m’engueuler avec ces types par-dessus le guichet en leur disant : “- Vous êtes fous ! Pensez où vous allez vous fourrer !“. A partir de là, mes idées pour FORGOTTEN SONS ont évolué."

   Pour FISH, ce fut l’un des textes les plus difficiles à écrire. Cela lui prit énormément de temps pour peaufiner les images tout en conservant le rythme des mots et, surtout, en évitant de prendre parti pour le gouvernement et pour l’IRA.

 

   L’enregistrement du morceau pour l’album SCRIPT FOR A JESTER’S TEAR posa également quelques problèmes. FISH : "FORGOTTEN SONS est le morceau pour lequel je me fis le plus de mauvais sang. Nous avons utilisé quelques effets et autres trucs dessus et cela a pris du temps à réaliser. La partie vers la fin où tu entends comme un chœur complètement délirant dans le fond (Le chœur des enfants de l’Association de Parents du Marquee club), c’est comme quarante voix surajoutées. Je me souviens m’être senti comme défoncé lorsque vint le moment de chanter. Toutes ces voix avaient un écho de dix secondes et je continuais à entendre résonner dans mon oreille ces sons incroyables venus de nulle part ; j’étais gelé sur place !".

 

   Mark KELLY ajoute : "Et le couplet qui commence par "your mother sits…", où tu as FISH en train de crier les mots et une autre voix en train de les lire ; au début, nous avions demandé à Trevor MAC DONALD, le présentateur du journal télévisé, de le faire. Mais il demandait trop d’argent pour ce qui aurait pris environ cinq minutes de travail. Aussi nous nous sommes dit "qu’il aille se faire voir" et nous avons demandé à ce type, Peter COCKBURN, de le faire pour nous."

LE LIVE

   Dès le début, FISH mit l’accent sur le côté visuel pendant l’interprétation de ce titre. Voici un compte-rendu de concert paru en 1982 : "Le meilleur opus est l’inoubliable morceau pacifiste FORGOTTEN SONS. On doit le voir pour le croire car les mots ne peuvent lui rendre justice. Je dirais simplement qu’il croît en vigueur et s’intensifie jusqu’à ce que tout s’évanouisse et que l’énigmatique chanteur FISH dise, dans une atmosphère macabre : "Halt ! Who goes there ? Death, approach friend…". Alors tout explose dans un déluge de lumière blanche qui aveugle la foule. Une fin géante !".

 

   C’est dans FORGOTTEN SONS que l’aspect visuel du spectacle présenté par MARILLION atteint son point culminant. FISH, au visage étonnamment peint, revêt une veste de treillis, un casque et, transformant son pied de micro en mitrailleuse, il ne cesse de "faucher" le public dans une fusillade réglée sur les roulements de batterie. FISH termine en mimant le soldat qui se fait sauter la cervelle…

 

   FISH déclare : "J’ai toujours une préférence indiscutable pour FORGOTTEN SONS. C’est génial. C’est une chanson que j’aime "d’amour". Chaque fois que je l’interprète, elle me transporte, elle me fait tout oublier. Pourtant, sur l’album, elle n’est pas aussi bien qu’elle aurait pu l’être. C’est sur scène qu’elle prend toute sa dimension, qu’elle s’envole. C’est une chanson de pure émotion, de colère. Tout y passe. C’est vraiment ma favorite !".

 

   Le 5 mars 1984, au De Montfort Hall de Leicester, FISH introduit le morceau en ces

termes : "Ceci est dédié aux gens qui sont tombés sur le trottoir devant le magasin Harrods, juste avant Noël. C’est une chanson pour la paix, il s’agit de FORGOTTEN SONS." FISH fait allusion à l’attentat commis par l’IRA contre le célèbre magasin de Londres, en décembre 1983. Une douzaine de morts et trois fois plus de blessés graves. Dans une Angleterre encore choquée, les paroles de FORGOTTEN SONS sont un parfait écho du crime.

   Cette chanson, jouée presque sans interruption du 31 mars 1981 à juin 1985, puis repris pour quelques concerts au cours de l’été 1986, a été l’occasion pour FISH de condamner la violence en faisant référence à une actualité malheureusement toujours riche en la matière. Quelques exemples : à Stockholm le 19.11.84, FISH annonce : "Le morceau suivant est dédié à un mot qui semble être absent du vocabulaire de beaucoup de gens ces temps-ci… Et il est tout spécialement dédié à l’Irlande du Nord, mais aussi au Salvador, à Beyrouth, à l’Iran, à l’Irak, partout dans le monde où il y a un conflit… C’est une chanson pour la Paix et elle s’appelle FORGOTTEN SONS." A Mannheim, le 21.06.86, FISH ajoutait à sa dédicace : "Aux enfants qui sont morts à Tripoli et aux gens qui sont morts dans des aéroports italiens et à l’aéroport de Francfort…".

 

   Lors du concert d’Utrecht, le 14.06.90, FISH l’introduit en ces termes : "Ces paroles ont été écrites en 1981. J’aimerais les dédier ce soir aux soldats britanniques qui sont partis

en Irlande du Nord, en Hollande, en Allemagne pendant la guerre. Cette chanson est un rêve de Paix et s’appelle FORGOTTEN SONS !".

   FORGOTTEN SONS est un morceau à propos duquel courent de nombreuses anecdotes.

 

Voici les plus célèbres :

 

   Cela se passait au printemps 1982, pendant un concert en Ecosse dans un petit hôtel sur les bords du Loch Lomond. Le  groupe et son équipe était plus nombreux que les spectateurs (cinq, pour être précis). Pendant FORGOTTEN SONS, FISH quitta la scène et alla tripoter

les boutons de la table de mixage pendant que Privet HEDGE, l’ingénieur du son, montait

sur scène pour déclamer le texte de la "prière".

   Enfin, pendant la seconde visite aux USA, en septembre 1983, en première partie de RUSH, FISH s’étant rendu après un concert, à une séance de photos, se retrouva seul, et sans argent, pour rentrer à l’hôtel. Obligé de traverser New-York à pied, en pleine nuit, il ne dut son salut qu’à son aspect étonnant et à sa carrure. "Je descendais cette rue particulièrement sordide – Dieu seul sait où je me trouvais -, j’avais le casque militaire, que j’utilise d’habitude dans FORGOTTEN SONS, passé su mon épaule, une grande veste et un pantalon de treillis, des Doc Martens aux pieds, il restait encore un peu de maquillage du concert partout sur mon visage et je portais un large bandeau noir sur le front. Un curieux écossais d’1m95, nerveux, qui martelait la rue au plus profond de la nuit… Et tous les gens se poussaient sur mon passage ! Ils s’écartaient le plus vite qu’ils pouvaient. J’ai dû être le "motherfucker" le plus étrange qu’ils aient rencontré cette nuit-là !".

 

   FORGOTTEN SONS figurait au programme du premier concert français de MARILLION, le 11.05.84 à l’Eldorado de Paris, aux concerts de novembre 1984 donnés dans toute la France, mais aussi aux concerts de l'été 1985. Un article paru dans le journal La Montagne, le 25.11.84, résume l’impression de tous ceux qui assistèrent aux concerts de cette époque : "C’est de sentiments et de passion dont il s’agit, mais aussi de ferveur et de communion (au sens religieux des termes), lyrisme flamboyant ou épique, fraternité, humanisme. Un show de MARILLION, c’est avant tout un immense cœur qui bat et qui se bat pour rapprocher

les gens et faire que ce monde soit un peu moins moche. Peace and Love donc, mais sans

pour autant tendre l’autre joue. Non-violence oui, mais pas masochisme, et encore moins naïveté. Du cœur et des tripes…"

CONCLUSION

   Comme WHITE RUSSIAN, FORGOTTEN SONS est une prière, un appel, l’expression d’un désir. FORGOTTEN SONS ne se limite pas à remettre en cause, il appelle à réagir, à briser le mur du silence et du mensonge. Le premier qui est appelé à réagir, c’est le "Jester", le personnage que l’on piste à travers tout MARILLION. Dans l’ensemble, SCRIPT FOR A JESTER’S TEAR est construit autour de voyages sentimentaux : après le désespoir solitaire de SCRIPT et CHELSEA MONDAY, après la furie désabusée de HE KNOWS YOU KNOW, après la moquerie cruelle et acide de GARDEN PARTY, THE WEB et FORGOTTEN SONS sonnent comme des béliers, secouent le charme et appellent à l’action. Cesser de refuser la guerre, la voir et s’efforcer d’y mettre un terme, c’est une des "decisions that have been made". "I fabricate the weave with my excuses" dit THE WEB : le silence et l’hypocrisie qui entourent la guerre font aussi partie de ces prétextes. Comme si FORGOTTEN SONS matérialisait une des décisions qui amènent l’optimisme courageux de la fin de THE WEB. On peut suivre la prise de conscience progressive et continue du personnage : chaque fois, il y a connaissance du trouble ou du danger, et orientation plus ou moins réussie vers une décision ou une action.

Les poètes, les visionnaires et les prophètes de FUGAZI sont ceux qui peuvent donner un peu d’espoir dans tout ce foutoir, et le personnage de BLIND CURVE (V. Threshold) et WHITE RUSSIAN n’a plus besoin de leur aide pour voir : ces yeux sont dessillés, il sait et dénonce, il peut se tenir seul (I will wear your white feather, I will carry your white flag … we don’t need your uniforms, we have no disguise / Je mettrai ta plume blanche, je brandirai ton drapeau blanc … nous n’avons nul besoin de vos uniformes, nous n’avons pas de déguisements).

De FORGOTTEN SONS à WHITE FEATHER, le Jester a décidé de sauter par la fenêtre ; alors qu’il ignorait "l’appel des portes" dans THE WEB, il se prend par la main sur MISPLACED CHILDHOOD : la décision est prise, il passe à l’action (I saw political intrigues, political lies, I’m going to wipe those smiles of self-satisfaction from their eyes / J’ai vu les combines et les mensonges de la politique, je vais effacer ce rictus satisfait qu’ils ont dans les yeux). Mais il ne passe pas à l’action seul, il faut mener la lutte ensemble : "Divided we stand, together we’ll rise" / "Divisés nous résistons, ensemble nous nous soulèverons", parce que la solitude peut encore déboucher sur le doute et le désespoir : ce dernier vers de WHITE FEATHER est l’écho parfait de "Together we stand, divided we fall" / "Réunis nous sommes debout, séparés, nous tombons" extrait de HEY YOU dans THE WALL de PINK FLOYD. Comme le montre VIGIL (Would you just let me know I’m not standing alone, that I am not just a voice in the crowd / Faites-moi simplement savoir que je ne suis pas seul, que je ne suis pas seulement une voix dans la foule).

 

   FORGOTTEN SONS est comme le passage le plus bas du Jester, celui où il a fait l’expérience du combat et de la peur ; avec la pochette de ASSASSING qui montre le Jester

en "battledress", avec son maquillage de poupée sanglante : il est bien plus mal en point que dans son attitude d’impuissance sur la pochette de SCRIPT FOR A JESTER’S TEAR.

La Mort en diable rouge vient le caresser et lui montre une carte, l’As de Pique, signe de sa malédiction ! ASSASSING est une sorte de jeu de la mort que souligne l’attitude moqueuse et fascinante du diable rouge, mais, examiné au regard de FORGOTTEN SONS, le dessin montre l’absurdité et l’horreur de ce jeu qui consiste à envoyer les jeunes anglais trouver leur As de Pique au coin d’une rue de Belfast. FORGOTTEN SONS établit ce lien tragique entre la chaleur et l’amour qui entourent les garçons de l’Angleterre et leur destin en Ulster : leur donner la mort, c’est leur faire un cadeau empoisonné ; FORGOTTEN SONS est dédié à tous ceux qui ont reçu une balle dans le ventre et sont tombés sur le trottoir…

 

   Le film LOOKS AND SMILES de Ken LOACH en 1981, traite exactement des "Forgotten sons" : les jeunes des banlieues industrielles anglaises se débattent avec le chômage, l’hostilité des générations antérieures, le cloisonnement de la société… Seul paraît y échapper celui qui s’est engagé en Irlande, mais à quel prix… On peut penser que FISH a vu ce film au moment d’écrire FORGOTTEN SONS…

Publié dans le fanzine du Fan-Club français de Marillion et Fish

BLUE ANGEL N°6 & 7 (Eté et Automne 1990)

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