L'histoire de Misplaced Childhood,
leur chef-d'œuvre intense

Par Mark Blake, 06 mars 2015
PROG N°54

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Misplaced Childhood est l'album qui a transformé Marillion en véritables stars du rock. C'est aussi le disque qui a brisé le groupe.

Selon Fish, Marillion doit tout à Terry Wogan. Le 20 mai 1985, le groupe a fait sa seule et unique apparition dans le talk-show de l'Irlandais à la BBC. À l'époque, Wogan était en prime-time la vitrine idéale pour tout groupe ayant un single à promouvoir.

Au Théâtre de la BBC au Shepherd's Bush, Marillion a interprété ce que l'animateur de l'émission a appelé leur "véritable bombe du jour", Kayleigh. À la fin, Fish a fait un sourire timide à la caméra. Et après ça, dit-il, tout a changé.

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L'homme né Derek Dick, se souvient encore de la performance de Marillion chez Wogan près de 30 ans plus tard. Après le spectacle, le Responsable Promotion d'EMI, Malcolm Hill, l'a pris à part. « Et il m’a dit : "Ce petit sourire que tu as fait à la fin a brisé le cœur de toutes les mères de Grande-Bretagne." »

Peu de temps après, Kayleigh était n ° 2 des charts, offrant à Marillion le plus gros succès de sa carrière. « C’est le talk show de Wogan qui l'a fait », dit Fish. « Cela a mis le feu aux poudres à tout ça. »

En juin, le troisième album de Marillion, Misplaced Childhood, a délogé Boys And Girls de Bryan Ferry du haut du classement. Contre toute attente, Marillion était devenu l'un des plus grands groupes de Grande-Bretagne. « Soudain, nous sommes passés du statut de groupe de rock progressif relativement inconnu à un groupe avec un single et un album à succès », s'émerveille Fish. « Misplaced Childhood, c'était un bras d’honneur au business disant :"Allez vous faire foutre!" Voilà un vrai groupe. »

Misplaced Childhood fête ses 30 ans cette année et reste l'album le plus vendu de leurs carrières respectives. Le chanteur, qui envisage maintenant d’arrêter les tournées, fêtera son anniversaire en interprétant l'intégralité de l'album plus tard cette année.

Marillion, quant à lui, est en train d'écrire un nouvel album. On sent que le passé – surtout leur passé avec Fish – semble parfois être un lointain souvenir. Mais Misplaced Childhood est un album dont ils se souviennent avec émotion. Comme l'admet le claviériste Mark Kelly : « C'est l'album qui nous a sauvés. »

Pour leur fan base dévouée et croissante en 1984, il aurait pu sembler que Marillion ne pouvait se tromper. Ils avaient eu cinq singles dans le Top 40 et deux albums dans le Top 20 avec Script For A Jester’s Tear en 1983 et Fugazi en 84. Mais, en fait, ils risquaient carrément d'être lâchés par leur maison de disques.

« Nous nous étions mis un peu dans le pétrin avec EMI », explique maintenant le guitariste Steve Rothery. Le trou s'était agrandi après que Marillion ait dépensé presque autant d'argent pour la vidéo de leur dernier single, Assassing, qu'ils l'avaient fait pour l'ensemble de Fugazi : « Et nous étions responsables à 50 % des coûts. »

« Avec le recul, nous étions un peu sur le fil du rasoir », ajoute Kelly. « Script For A Jester's Tear s'était vendu à environ 120 000 exemplaires. Fugazi avait couté deux fois plus cher mais s’était vendu un peu moins. Si nous avions continué ainsi, nous n’aurions pas été financièrement viables.»

Cela a été le précurseur de la situation dans laquelle s’est trouvé Marillion à la fin des années 90, et qu'ils ont résolue avec Anoraknophobia réalisé en financement participatif en 2001. En 1984, cependant, ils ont fait ce que tout groupe de rock en difficulté aurait fait : ils ont sorti un album live.

Real To Reel, sorti en novembre, a été enregistré lors de dates à Montréal et, d’une manière moins exotique, à Leicester. Il a fait partie du Top 10 et s'est bien vendu en Europe : « Ce qui a convaincu le label que ça vaudrait le coup de faire encore un album avec nous », dit Kelly.

Cependant, Marillion n'était pas pressé de dire à EMI que leur prochaine sortie studio serait un concept-album. « Cela », admet Rothery, « aurait pu être un coup fatal. »

Le concept de Misplaced Childhood est venu à Fish lors d'un trip au LSD. Le chanteur était rentré chez lui à Aylesbury, dans le Buckinghamshire, à la fin de la tournée Fugazi, se sentant épuisé, mais « sachant que nous avions un troisième album très difficile à écrire ».

Peu de temps après, une lettre est arrivée par la poste avec une note d'une ancienne petite amie – « Il était écrit : "Je pense que tu pourrais aimer ça" » – et un bout d'acide « white lightning ». « Je m'ennuyais, assis tout seul la nuit, alors j'en ai pris la moitié », se souvient Fish. « Puis j'ai pensé : "Oh, c'est de la merde, ça ne fait aucun effet" et j'ai pris l'autre moitié… » Il s'arrête, puis laisse échapper un rire de gorge. « Oui, terrible erreur. »

Il était sept heures par une chaude soirée d'été. Le monde autour de lui devenant de plus en plus flou, Fish a sauté sur son vélo et s'est rendu à la maison de campagne de Steve Rothery tout près de là.

« À cette époque, Fish et moi étions en très bons termes », explique le guitariste. « Nous étions les deux célibataires du groupe. Nous nous fréquentions beaucoup. » Se souvient-il que Fish était défoncé ? Rothery rit : « Oui, il l'était probablement. »

Fish se souvient d’eux deux regardant la récente adaptation cinématographique du roman de Thomas Hardy, Tess Of The D'Urbervilles, avec la belle actrice allemande Nastassja Kinski.

« Steve en pinçait pour elle », rit Fish.

Mais lorsqu’il s’est senti dépassé par les effets de la drogue, Fish a demandé à Rothery de le reconduire chez lui. « Quand je suis rentré chez moi, j'ai pensé : "OK, Profitons-en." »

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Fish a mis un disque, s'est accroupi sur le sol, a attrapé un bloc-notes et commencé ce qu'il appelle « un premier jet au fil des idées ». À l'époque, il avait une reproduction de la peinture Padres Bay de l'artiste américain Jerry Schurr sur un mur de sa maison (« Je l'ai toujours. Il est accroché dans ma chambre. »). L'image de la mer et des montagnes par Schurr était si hypnotique que Fish avait la sensation d’être à l'intérieur du tableau. L'expérience hallucinogène a porté ses fruits.

« Cette nuit-là, j’ai eu la trame principale de ce qui est devenu la première face de l'album », a déclaré Fish. « Des phrases et des paroles entières de ce carnet se sont retrouvées sur l’album. » L'un d'eux, Pseudo Silk Kimono, est devenu le morceau d'ouverture de Misplaced Childhood. Alors que l’effet du LSD se dissipait et qu'il revenait à la réalité, Fish su qu'il devait le dire à quelqu'un : « J'ai appelé Steve et lui ai dit : "C’est bon, J’ai trouvé" ».

En fin de compte, le thème qui traverse Misplaced Childhood a été inspiré par la vie de Fish, âgé de 27 ans à ce moment-là : regarder l'enfance s'estomper chaque année; le frisson et la pression qui en découle d'être dans un groupe de rock ; et, surtout, la fin récente de sa relation amoureuse avec sa petite amie Kay. Oui, c'était un concept-album, mais très ancré dans la réalité.

Les séances d'écriture pour Misplaced Childhood ont commencé à l'automne 1984 à Barwell Court, une demeure victorienne glaciale située à Chessington, dans le Surrey. « J’étais assis dans la salle de télévision avec le feu de la cheminée, en train d'écrire les paroles », se souvient Fish, «et j'entendais les autres dans la pièce voisine composer la musique ».

« Je me souviens que tout s'est mis en place très rapidement », dit Kelly. « Nous écrivons un album en ce moment et nous sommes émerveillés de la façon dont nous avons réussi à écrire la majeure partie de la première face de Misplaced Childhood en une semaine. C'est Pseudo Silk Kimono, Kayleigh, Lavender, Bitter Suite en plusieurs parties et Heart Of Lothian. Si seulement tous les albums étaient aussi simples à faire » soupire-t-il.

À Barwell Court, le groupe a également fait la connaissance de leur nouveau producteur, Chris Kimsey. « Je ne connaissais pas du tout Marillion », dit maintenant Kimsey. « Mais leur directeur artistique, David Munns, qui était un bon ami m'a demandé de les voir. Je suis allé aux séances d'écriture à Barwell Court et je suis immédiatement tombé amoureux d'eux. »

Le CV de Kimsey comprenait des crédits en tant qu'ingénieur pour Frampton Comes Alive de Peter Frampton et Some Girls des Rolling Stones. « Au début, nous étions un peu intimidés par Chris », admet Fish. « Mais il s’est avéré être un gars vraiment facile à vivre… et il avait fait Brain Salad Surgery [de ELP]. »

Mieux encore, Kimsey n'avait pas besoin d'être convaincu par l'idée d'un concept-album. « J'étais à fond dedans », dit-il. « Est-ce que EMI voulait-un concept-album ? Je ne pense pas qu'EMI savait ce qu'ils voulaient. Ils voulaient juste avoir un tube. »

C'est à Barwell Court que Marillion composera ce premier tube. Fish se souvient être dans la salle de télévision quand il a entendu Rothery jouer le riff qui est finalement devenu celui de Kayleigh.

« A l'origine, ce riff m’est venu en présentant à la femme qui est aujourd’hui mon épouse la façon dont j’écris des chansons », dit Rothery. « Je l’avais mémorisé, et d'une si petite chose, notre hypothèque est maintenant payée. »

Initialement, Kayleigh était juste considérée comme un chapitre de l'histoire de Misplaced Childhood. Personne n'y a songé comme un single potentiel. Les acolytes de Fish avaient également des réserves sur le titre ainsi que les paroles. Le problème était que le deuxième prénom de son ex-petite amie Kay était Lee, et le surnom que lui donnait son père était «Kay-Lee». Il n'y avait aucune ambiguïté à ce sujet.

« Le groupe a dit "Euh, cela concerne Kay. Tu ne peux pas chanter ça" », dit Fish. « J'ai dit : "Pourquoi ?" Ils ont dit ''Parce que c'est trop personnel." »

« J'étais celui qui s'y était le plus opposé », se souvient Kelly. « Kay avait été la petite amie de Fish depuis que j'ai rejoint le groupe. Mais ils s'étaient séparés, et j'ai dit : "Non, nous ne devrions pas l'appeler Kayleigh." Et Fish a dit [adoptant un accent écossais bourru] : "Comment voulez-vous que je l'appelle ? Peut-être?" »

« J'étais un peu mal à l'aise à ce sujet », ajoute Steve Rothery. « Je connaissais bien Kay et c'était une personne adorable. Mais j'ai perçu la chanson comme un hommage de Fish à Kay… et la façon dont il a rejeté ce qu'ils avaient. »

Quoi qu'il en soit, Fish a refusé de changer les paroles, qui, selon lui, concernaient plus d'une de ses ex-petites amies. Kayleigh restait ainsi.

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Pendant ce temps, Marillion reprend la route pour une tournée d'avant Noël en novembre 1984. Leur setlist comprend alors la majeure partie de la première face de Misplaced Childhood.

« Cependant, Kayleigh n'était pas encore complètement terminée », dit Fish, « et si vous écoutez des bootlegs de cette tournée, vous pouvez m'entendre improviser. »

Marillion a fait une démo de leur nouveau matériel dans les studios de cinéma Bray dans le Berkshire avant de se rendre au Hansa Ton Studio de Berlin en mars 85. Chris Kimsey venait de produire l'album Night Time de Killing Joke et son tube Love Like Blood aux Hansa. « C'était également bon marché », dit Mark Kelly, « ce qui avait du sens si la maison de disques envisageait de nous laisser tomber. »

Néanmoins, il y avait de pires endroits que Berlin pour faire un album. C'était, dit le claviériste, « comme au Far West ». Ou, comme le dit Fish, « un vaste terrain de jeu pour adultes ».

Avant la réunification en 1990, Berlin-Ouest n'appartenait pas officiellement à la République fédérale d'Allemagne. Cela signifiait que ses jeunes résidents masculins n'avaient pas à faire de service militaire comme ils le feraient ailleurs dans le pays. Rothery raconte : « C'était donc plein de jeunes, de musiciens et d'artistes. Cet endroit dégageait quelque chose d’unique. »

Les Hansa Studios se trouvaient dans un hôtel de ville réaménagé et était chargé d'histoire. La salle de bal principale, Der Meistersaal, avait été utilisée par les nazis pour organiser des concerts de propagande pendant la Seconde Guerre mondiale. C'est à Hansa que Bowie avait enregistré sa « trilogie berlinoise », Low, "Heroes" et Lodger, à la fin des années 70.

Kimsey a emménagé dans un appartement loué en banlieue. Le groupe (Fish, Kelly, Rothery, Pete Trewavas et Ian Mosley) se sont installés à l'hôtel Hervis, qui surplombe le mur de Berlin. Chaque matin, le groupe était salué par la vue des barbelés, des graffitis et des tours de garde.

Au départ, il y a eu des problèmes de mise en place dans le studio. La table de mixage Neve sur laquelle travaillait Kimsey avait été endommagée par Killing Joke qui avait déversé la poudre d’un extincteur dessus quelques mois plus tôt. « C'était bruyant et usé », se souvient Rothery. « Au cours des premières semaines, tout ce que nous avons entendu lors des écoutes semblait très ordinaire. »

Kimsey se souvient de Ian Mosley protestant que sa batterie « ne sonnait pas assez bien ». Rothery déclare : « Une fois que Chris a tout égalisé, tout allait bien. Mais nous avons eu une vraie crise de confiance au départ. »

Ceci dit, l'assistant de Kimsey, l'ingénieur Thomas Steimler, a rapidement rejoint le groupe après avoir démontré ses grandes compétences en matière de débrouille. « Thomas a appelé [le fabricant de pianos autrichien] Bösendorfer et leur a dit qu'il y avait un groupe de rock anglais très célèbre dans le studio et s'ils pouvaient nous envoyer un piano », se souvient Kelly. Peu de temps après, un Bösendorfer Concert Grand est arrivé aux Hansa et a été transporté dans les escaliers pour être livré à ce groupe de rock anglais pas si célèbre.

Avec leurs problèmes de son résolus et un nouveau piano, le groupe et leur producteur sont entrés dans un mode de travail confortable. « Commencer en fin d'après-midi », explique Steve Rothery. « Travailler jusqu'au soir, dîner, sortir avec Kimsey, boire beaucoup, revenir au studio et essayer de travailler un peu plus. »

« Essayer » étant le mot optimal. Kimsey a persuadé Fish de mettre sa tête à l'intérieur de « l'igloo en plastique » entourant le téléphone public du studio pour obtenir le son souhaité. Fish, pendant ce temps, marmonne sombrement sur une "présence non identifiée" dans le studio alors que le groupe joue la section Perimeter Walk de Blind Curve tard le soir. « La pièce où nous nous trouvions était autrefois un club d'officiers SS », dit-il. « Je suis convaincu qu'il y avait autre chose à nos côtés. J'ai senti une autre présence. »

Là encore, Berlin offrait tellement de distractions qu'il n'était pas rare que certains membres du groupe se retrouvent à travailler dans un état de profonde excitation. « La ville ne s'éveillait pas avant minuit », dit Kimsey. « Les jours de congé, nous allions en boîte et nous nous donnions tous rendez-vous au Cri Du Chat, un club qui n'ouvrait qu'à six heures du matin. »

La tequila est devenue la boisson privilégiée, consommée en telle quantité que Rothery se souvient que certains membres du groupe et leur entourage se sont évanouis lors d'une projection nocturne du classique du cinéma muet Metropolis de Fritz Lang : « Ce qui n'a pas aidé c’est que les sous-titres, naturellement, soient en allemand. »

Chris Kimsey a également été victime d'une farce alcoolisée. En traversant Berlin, Marillion a incité Thomas Steimler de percuter sa Volvo contre la voiture de location de Kimsey, juste pour le plaisir. « Chris était dans cette Honda Jazz », révèle Kelly, « et Thomas l'a percuté directement à un feu de circulation. Et puis nous avons passé les 20 minutes suivantes à lui entrer dedans, jusqu'à ce que la voiture fasse le plus horrible des bruits et que nous devions l'abandonner… N'est-ce pas étrange que lorsque vous avez 22-23 ans, vous pensez que vous n'allez jamais avoir d’ennuis - et d'une certaine manière, nous n’en avons pas eu. »

« Oh, je pourrais écrire un livre entier sur Berlin », dit Fish. « Mais vous devrez attendre sa sortie.»

Un des moments clés inclut la « première et dernière expérience avec l'héroïne » du chanteur, se déshabillant complètement dans un restaurant et jetant des briques par-dessus le mur de Berlin pour tenter de déclencher les mines antipersonnelles. « C'était amusant », dit-il. « À Berlin, personne ne savait qui nous étions et nous pouvions faire tout ce que nous voulions. Et j'ai goûté à tout. »

Il y a eu tant de travail acharné et de folies que trois mois après avoir commencé à travailler aux Hansa Studios, Rothery affirme que les Marillion avaient tous « vieillis d'environ cinq ans ». Et pendant ce temps, EMI réclamait les singles.

« EMI allait voir ce qu'ils allaient voir », déclare Fish catégoriquement. « Ils ne nous ont donné aucun conseil. Ils ont envoyé des directeurs artistiques pour écouter, mais on les mettait juste dans une pièce, les faisions mariner et leur donnions quelques pétards. »

« Un gars était tellement défoncé qu'il s'est endormi pendant l’écoute », rit Kelly. « Mais à la fin, il a dit : "C'est tout ce que vous avez ?" »

La seule autre nouvelle chanson qu'ils avaient était Lady Nina, qui n'avait rien à voir avec le concept. « Nous lui avons joué ça, et il a dit : " Oh, ce sera le single" », ajoute Kelly. « Et nous avons répondu : "Non !"  Alors il est retourné au Royaume-Uni, convaincu qu'il n'y avait pas de single. »

Marillion était conscient qu'ils devaient sortir quelque chose, et s’est mis d’accord sur Kayleigh, avec Lady Nina sur l’autre face. « Mais Kayleigh était considérée comme la moins mauvaise solution », explique Kelly. « Personne ne croyait que ça allait devenir un succès. »

Selon Chris Kimsey, le single a d'abord été mixé à Abbey Road et le master envoyé à Berlin pour approbation. Kimsey a ramené la cassette dans son appartement. « Et ça sonnait affreusement », soupire-t-il. « Il y avait un de ces radio cassettes des années 80 dans la cuisine. J'ai inséré la cassette et j'ai mis ma tête entre les haut-parleurs, prenant des notes sur la façon dont je pourrais l'améliorer. Puis je suis allé au studio le lendemain et j'ai tout mis en œuvre. J'ai insisté pour que nous mixions tout l'album à Berlin. »

EMI avait également besoin d'une vidéo pour accompagner le single. Par un merveilleux concours de circonstance, la promo de Kayleigh, une chanson sur l'ex-petite amie de Fish, allait mettre en vedette le mannequin allemand Tamara Nowy, la femme qui deviendra plus tard sa première épouse.

Fish avait rencontré Tamara lors d'une soirée à Berlin et cherchait un prétexte pour passer plus de temps avec elle. Cependant, le reste du groupe a opposé son veto à l'idée de l'avoir dans la vidéo et a choisi deux autres modèles à la place. L'une s'est cassé la cheville et l'autre a contracté une intoxication alimentaire juste avant le tournage. « Donc, c'était "Tu veux être dans une vidéo, mon amour ?" » dit Fish en riant.

En plus des scènes du couple flânant dans Berlin, se regardant avec envie, la promo mettait en vedette Robert Mead, 10 ans, « l’enfant au tambour » de la pochette Misplaced Childhood par l’illustrateur Mark Wilkinson. L'image était, dit Fish, inspirée par une autre rencontre surnaturelle : « Kay vivait à Earls Court et il y avait un escalier menant à son appartement, et là, elle a cru apercevoir un jeune garçon une nuit, juste une présence. »

En grandissant, Fish était fasciné par l'histoire militaire, et l'uniforme de l’enfant au tambour serait adapté comme costume de scène : « Le mien était plutôt serré », dit Fish, « parce qu'ils ne faisaient pas de vestes militaires en taille XXL. »

 

Sorti le 7 avril 1985, Kayleigh a changé la vie de Marillion pour toujours. Pour la première fois, l'un de leurs singles a été diffusé à la radio en journée et entendu par des personnes autres que celles qui achetaient Sounds et écoutaient le Friday Rock Show de Radio One.

 

Ce n'était pas difficile de comprendre l'attrait de Kayleigh par rapport aux précédents singles Assassing ou Punch And Judy : c'était une chanson d'amour universelle. Mieux encore, dit Kimsey, « le riff d'ouverture de Steve sonnait vraiment bien à la radio. »

 

Mais c'est la performance de Marillion chez Wogan qui a définitivement fait pencher la balance.

« Avant cela, nous étions le groupe qui est passé le plus souvent à Top Of The Pops tout en voyant son single descendre dans les charts », explique Rothery. « Avec Kayleigh, ils nous ont affrété un Learjet uniquement pour venir jouer à Top Of The Pops. »

 

Inévitablement, la question à laquelle tout le monde voulait une réponse était : qui est Kayleigh ?

« Le SUN est parti à sa recherche », se souvient Kelly. « Mais Kay était une personne très pudique, nous avons donc tous gardé le silence. »

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Misplaced Childhood est sorti le 17 juin et a amplifié le succès du single, atteignant finalement le numéro 1. En un an, il s'est vendu à 1,5 million d'exemplaires et est devenu disque de platine.

« Et les journalistes qui avaient dit que nous étions des plagiaires de Genesis sont soudainement venus,"Oh, ce groupe est un évènement" », ajoute Fish.

Aujourd’hui, en écoutant Misplaced Childhood, la narration plutôt intimidante de Fish sur l’intro de l'album Pseudo Silk Kimono et la section Brief Encounter de Bitter Suite sonnent comme un vestige des albums précédents, et bien que l'étiquette « d’imitateurs de Genesis » leur déplaise, il reste encore des échos familiers sur tout le disque. Mais au final, Marillion a simplifié sa musique et est devenu plus accessible. Comme l'admet Fish, « Je me suis éloigné de ma voix de fausset. Je trouvais ma vraie voix. »

Par ailleurs, ce n'était plus le Marillion vaseux, Tolkienesque de Grendel « et son habitat moussu au-dessous de l’étang stagnant ». Pour la plupart, Misplaced Childhood abordait la vraie vie et des émotions réelles. C'était un succès plus grand que les albums précédents Fugazi et Script For A Jester's Tear parce qu'il parlait à plus de monde.

Malgré leurs réticences initiales, Kayleigh a été suivie par un deuxième hit dans le Top 5, Lavender, en septembre. Un troisième single, l'hymne rock Heart Of Lothian rencontrant le Souper de Burns, a suivi deux mois plus tard.

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Marillion a passé la majeure partie de 1985 et 1986 en tournée, jouant le nouvel album en entier tous les soirs. En Amérique, ils ont ouvert pour Rush et ont été confrontés à « une marée humaine qui se demandait "Putain, c’est quoi ce truc ?" » s'amuse Fish. En Grande-Bretagne, c'était une autre histoire. Sur scène, Fish jouait sans son maquillage habituel, comme s'il montrait sa vraie personnalité. La presse musicale grand public et les quotidiens affluaient pour parler au leader écossais extraverti de Marillion. « Et ça a ébranlé le groupe », dit-il. « Parce qu'une grande partie de l'attention était maintenant sur moi et j'étais celui qui avait le meilleur profil. »

« Fish semblait en vouloir de plus en plus », dit Rothery, qui admet que le contact de Marillion avec « la vraie célébrité » le mettait mal à l'aise : « Je n'aimais pas cette sensation de ne jamais pouvoir me détendre. »

Fish, cependant, n'avait pas de telles appréhensions : « Quand j'étais adolescent, je rêvais de faire partie d'un groupe de rock », dit-il, « c'est comme ça que je l’avais imaginé. »

« Fish avait envie de cette célébrité », confirme le guitariste, « et cela a fait partie du conflit qui s'est finalement créé entre nous. Il aimait boire un verre et il aimait faire la fête. Et certains membres du groupe ont trop fait la fête. »

Au moment où Marillion va commencer à travailler sur l’album suivant, les fissures apparaitront. Clutching At Straws, sorti en 1987, sera le dernier de Fish avec le groupe. Faire cet album n'était pas une expérience heureuse. « J'ai eu beaucoup de choses à gérer sur le plan personnel et professionnel, y compris mon ego », admet-il. « Je marinais dans ma propre merde et j'étais un peu con. »

Rothery rit en entendant cela. « Écoutez, je me prenais beaucoup trop au sérieux à ce moment-là aussi. J'étais à fond dans la musique et l'art, mec. » Fait révélateur, lorsqu'on lui demande ce qu'il pense de Misplaced Childhood maintenant, Rothery dit qu'il en est fier, mais que « cela représente le calme avant la tempête ».

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En 2005, Fish a interprété l'intégralité de Misplaced Childhood lors de sa tournée Return To Childhood. Pour marquer son 30ème anniversaire, il prévoit même de faire des dates à travers tout le pays, y compris le Cropredy Festival en août. Mais il aurait aimé le jouer une dernière fois avec Marillion.

« Ça aurait été merveilleux », soupire-t-il. « Mais il est vieux de 30 ans, putain, alors nous aurions dû baisser la tonalité pour ma voix, et Steve a disparu et a dit qu'il ne changerait pas d’intonation. » Il marque une pause, l'air un peu exaspéré. « Mais qui en a quelque chose à foutre dans quelle tonalité c'est ? »

Marillion le dit clairement, adapter les chansons en fonction de Fish est quelque chose avec laquelle ils sont mal à l'aise. « S'il ne peut plus chanter avec la même tonalité que sur l'album, alors nous ne pouvons pas jouer la même musique que sur l'album », explique Rothery. « Vous ne donnez pas aux gens la même expérience. Il vaut mieux leur en laisser le souvenir. »

Pour Fish, cependant, Misplaced Childhood est plein de souvenirs très personnels. Lors de la tournée Return To Childhood en 2005, le chanteur retrouve son ancien amour Kay. « Elle est venue à Édimbourg et je lui ai offert une copie de l'album, et elle m'a écrit plus tard avoir pleuré du début à la fin. » Il hésite. « J'avais toujours dit que je ne parlerais jamais d'elle… mais c'était une pharmacienne qui travaillait à l'hôpital de Stoke Mandeville. Nous avions échangé nos adresses mails, parlant de nos enfants… et un jour, elle m'a dit qu'elle avait été diagnostiquée. Puis elle est sortie des radars. »

Peu de temps après, il a appris que « Kayleigh » était morte d'un cancer. « Ses amis m'ont dit qu’à la fin de sa vie, elle a fait savoir que la chanson parlait d'elle. »

Trente ans plus tard, en 2015, les chansons de Misplaced Childhood figurent toujours dans le set de Marillion. « De tous les albums que nous avons faits, il y en a quelques-uns que je ne réécouterais plus », dit Kelly. « Misplaced Childhood n’en fait pas partie. Il tient toujours la route aujourd'hui. »

Ceci dit, ayant fait plus d'albums avec Steve Hogarth qu'avec Fish, Marillion ne s'attarde plus autant sur le passé. Fish, quant à lui, s'autorise un dernier plongeon dans la nostalgie.

« Misplaced Childhood a été un album primordial pour moi et Marillion », dit-il, « et je n'y changerais rien. Alors je voulais le faire une dernière fois et finir en beauté. »

En célébrant son 30ème anniversaire, Fish rend un dernier hommage aux personnes et aux lieux qui ont inspiré Misplaced Childhood – et, vous vous en doutez, ferme enfin ce chapitre.

Finalement, j'ai manqué de temps...

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L'illustrateur Mark Wilkinson, célèbre pour son travail avec Fish sous l’ère Marillion, explique comment la couverture de l'album Misplaced Childhood est née.

Par Mark Blake, 06 mars 2015

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Mark Wilkinson se souvient encore de sa réaction après avoir été informé des projets de Marillion pour Misplaced Childhood.

« On était au milieu des années 80, et voilà qu’ils parlent de faire un concept-album ! Je pensais vraiment qu'ils allaient se faire massacrer par les médias, et que ce serait un désastre commercial. Cela montre à quel point je me trompais ! »

L'idée de la pochette a été développée lors d'une série de rencontres entre le groupe et l'artiste.

« Fish voyait cela comme la dernière partie d'une trilogie, qui avait commencé avec Script For A Jester's Tear. Bien que je ne puisse toujours pas comprendre pourquoi il l'a vu de cette façon. »

​​​« Mais ce sur quoi il était catégorique, c'était que ce serait la dernière fois que nous verrions le bouffon sur une pochette de Marillion. Alors, je l'ai cru sur parole et c'est pourquoi vous voyez le bouffon sortir littéralement par la fenêtre de la couverture arrière. »

 

« Dès le départ, il a été décidé qu'il y aurait un garçon au premier plan, vêtu d'un uniforme. J'avais cette image d'Émile Sinclair dans ma tête, le garçon qui est le personnage principal du roman d'Herman Hesse, Demian : Histoire de la jeunesse d'Émile Sinclair ; il semble porter la marque de Caïn. Mais j'ai eu du mal à trouver un modèle pour poser. »

Cependant, Wilkinson a trouvé la bonne personne à sa porte. Ou, plutôt, dans son pub local.

« Robert Mead était l'un des fils du patron, qui avait 10 ans à l'époque, et un jour je l'ai vu derrière le bar, j'ai pensé qu'il avait la bonne personnalité et qu'il correspondait à ce qu'il me fallait pour la couverture. »

Mead est représenté pieds nus, ce que Wilkinson reconnaît comme un clin d’œil aux Beatles et à leur pochette Abbey Road.

« Paul McCartney a bien sûr été pris pieds nus, ce qui a généré tant de théories folles. Et j'y ai fait référence ici. Je pensais aussi à David Hockney, qui mettait des chaussettes sur ses modèles, car il ne savait pas peindre les pieds ! C'était ma façon de dire que les pieds sont importants. »

« J'ai commencé par peindre les yeux de Robert, puis le reste de son visage, et j'ai aussi passé un temps fou sur l'uniforme qu'il porte. Trop long, en fait. »

Il y a beaucoup de symbolisme dans les autres images de la pochette.

« Le coquelicot a également été utilisé sur la couverture de Fugazi, et c'est bien sûr un symbole de mort, ce que Fish trouvait important. L'arc-en-ciel et les pies font référence à un vers de la chanson Childhood's End? – "Et j’ai vu une pie dans l’arc-en-ciel, la pluie avait cessée". Mais si vous connaissez la vieille comptine, une pie signifie chagrin, tandis que deux signifie joie. C'est pourquoi il y a deux pies. »

Il y a aussi un mystérieux espace vide sur l’arrière de la couverture, dans lequel les titres des chansons ont été insérés. Mais cela a été laissé ainsi pour la simple raison que Wilkinson manquait temps.

« Le vide en forme de puzzle n'était pas censé être là. J'avais l'intention de le remplir, mais j'ai littéralement manqué de temps. Cela m'arrivait toujours. »

Pour plus d'informations sur Marillion, consultez marillion.com. Les photos intimes du groupe en tournée dans cet article sont tirées de Postcards From The Road de Steve Rothery.